Taiwan réagit au discours réunificationniste de Xi Jinping

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Discours de Xi Jinping et réponse de Tsai Ing-wen (source images CNA et Palais présidentiel)

Les 5 points du discours de Xi Jinping

Le discours de Xi Jinping prononcé à l’occasion du quarantenaire de la publication du Message aux compatriotes taiwanais a axé sa politique taiwanaise en cinq points : « réunification chinoise », « un pays, deux systèmes » et « principe d’une seule Chine » qui s’inscrivent dans la politique traditionnelle de Pékin et auxquels Xi Jinping a ajouté les deux points « développement et fusion » ainsi que « concordance de l’esprit » qui résument ses politiques prioritaires envers Taiwan.
La nouveauté de ces politiques annoncées est le concept « un pays, deux systèmes » applicable à Taiwan. Le secrétaire général de l’association de la politique interdétroit Wang Zhin-sheng (王智盛) souligne que Xi Jinping a longuement insisté sur les manières d’appliquer « deux systèmes » à Taiwan alors que l’accent a toujours été mis sur une réunification pacifique : « Nous constatons la « confiance stratégique » de Xi Jinping. Il fait comprendre aux Taiwanais que la réunification est inéluctable. Et maintenant, il faut mettre l’accent sur la question de comment gérer Taiwan après la réunification. De nombreuses possibilités existent quant à cette gestion de Taiwan et sur ce point les Taiwanais peuvent avoir leur mot à dire. Si avant, la Chine parlait d’une négociation pour une réunification pacifique, maintenant, elle parle de la gestion de Taiwan après la réunification. »

Analyse et réactions depuis Taiwan

Lin Tai-ho, professeur associé de l’Institut des stratégies et affaires internationales de l’Université Chung Cheng, a indiqué que le discours de Xi Jinping a clairement défini le consensus de 1992 et le principe d’une seule Chine: « Dans sa vision du consensus de 1992, il n’y a aucune possibilité d’évoquer une seule Chine avec chacune des deux rives qui l’interprète à sa guise. Cela signifie que la République de Chine n’existe pas. »
Lin Tai-ho souligne que les Taiwanais doivent non seulement prendre conscience de la définition du consensus de 1992 de la Chine, mais qu’ils doivent aussi être particulièrement vigilants quant au 4e point évoqué par Xi Jinping, soit « développement et fusion ». Selon le professeur Lin Tai-ho, la Chine cherche avant tout à diviser Taiwan à travers les intérêts économiques : « Xi Jinping a voulu démontrer que si Taiwan accepte le consensus de 1992, il lui proposera des intérêts financiers et économiques. Xi Jinping veut faire comprendre aux Taiwanais la différence entre accepter ou non le consensus de 1992. Mais il faut voir ses intentions politiques cachées derrière les intérêts économiques. Après tout, rien n’est gratuit dans ce monde. »

Pour Lin Tai-ho, Xi Jinping tente de se rapprocher des Taiwanais par le biais des sujets économiques et de la vie quotidienne dans son volet stratégique « développement et fusion ». Pour Xi Jinping, les Taiwanais se montrent particulièrement sensibles à ces sujets économiques, en référence aux résultats des élections locales de novembre dernier à Taiwan. Or, dans son approche, Xi Jinping a souligné que les Chinois doivent aider les Chinois. Il en découle que les entreprises taiwanaises bénéficieront des mêmes intérêts sur le continent. Les deux rives doivent œuvrer pour systématiser leurs coopérations économiques, créer un marché commun interdétroit, relier les infrastructures ou se partager les ressources énergétiques, publiques ainsi que les protections sociales.

Fermeté de la présidente Tsai Ing-wen

La présidente taiwanaise Tsai Ing-wen a réagi aux déclarations de Xi Jinping hier dans la journée. Elle a affirmé avec fermeté que Taiwan n’accepte pas le consensus de 1992 qui est « une seule Chine » et « un pays, deux systèmes ». Elle a insisté sur quatre impératifs qu’elle a posés comme base fondamentale pour la reprise de dialogue entre les deux rives : « Je souhaite ici appeler la Chine à faire face à l’existence réelle de la République de Chine-Taiwan et à respecter l’adhésion des 23 millions de Taiwanais à la liberté et à la démocratie. Nous devons régler nos différends de manière pacifique et équitable. Seuls les organismes habilités par les autorités publiques doivent s’asseoir à la table des négociations. Ces quatre impératifs sont la base la plus fondamentale et la plus cruciale d’un développement positif des relations entre les deux rives. »
Pour Tsai Ing-wen, les relations interdétroit ne peuvent se développer de manière positive sans le respect de ces quatre impératifs. Elle a d’ailleurs réagi sans détour au 5e point de Xi Jinping au sujet de la « concordance de l’esprit » entre les deux rives : « La concordance de l’esprit doit être bâtie sur le respect et la compréhension mutuels et sur le traitement pragmatique des questions impliquant les intérêts de la population par les gouvernements des deux rives comme par exemple la question urgente de la peste porcine africaine. Forcer les entreprises internationales à changer l’appellation de Taiwan ne créera pas la concordance de l’esprit, acheter les alliés diplomatiques ne mènera pas les deux rives vers la concordance de l’esprit pas plus que les passages des avions et vaisseaux militaires aux alentours de Taiwan. »

Tsai Ing-wen a répondu de manière ferme et directe au principe d’une seule Chine de Xi Jinping. Les branches exécutive et législative ont aussi insisté sur la souveraineté de Taiwan. Même le parti principal d’opposition, le Kuomintang (KMT) appelle la Chine à jouer sur le flou, à l’instar du député Tseng Ming-chung (曾銘宗): « Je pense que la Chine continentale ne doit pas définir trop de conditions préalables. Il convient mieux de laisser certains espaces flous pour que les relations entre les deux rives puissent se développer de manière un peu plus créative. Nous demandons également au gouvernement de Tsai Ing-wen de ne pas être résigné comme un mouton que l’on mène à l’abattoir, il faut faire preuve de créativité. »

 

Les fédérations du commerce et des industries sont les seules à Taiwan à avoir réagi de manière un peu plus positive au discours de Xi Jinping. Lin Bo-fong (林伯豐), secrétaire général de l’association nationale du commerce et des industries estime que le dialogue est primordial au développement des relations entre les deux rives et que Taiwan doit chercher avant tout à mieux comprendre ce qu’est le plan Taiwan évoqué par la Chine.

Les différents spécialistes consentent à dire que les dirigeants des deux rives du détroit ont largement insisté chacun sur sa position bien déterminée. Si ces discours majeurs des deux côtés ne vont pas améliorer les relations interdétroit, ils ne devraient pas non plus provoquer de crise. Il en ressort au final que le dialogue interdétroit n’est pas pour bientôt.