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Entretien avec le réalisateur de la série adaptée du magicien sur la passerelle : Yang Ya-che partie 1

  • 10-03-2021
Décryptage
Portrait du réalisateur Yang Ya-che (photo Interactive intermedia)

Vous connaissez peut-être le recueil de 10 nouvelles écrit par l’auteur taiwanais Wu Ming-yi (吳明益) et dont le titre est « le magicien sur la passerelle ». L’année dernière il avait été adapté à Taiwan en bande-dessinée avant d’être adapté cette année en série pour plusieurs plateformes en ligne comme MyVideo ou Netflix et à la télé sur la chaine Public Television Service (PTS). Cette série est disponible depuis quelques jours et nous avons rencontré son réalisateur, Yang Ya-che (楊雅喆), pour nous parler de cette aventure cinématographique taiwanaise ainsi que de l’avenir de l’industrie du film à Taiwan.

Que raconte le recueil de nouvelles « le magicien sur la passerelle » ?

Sur la passerelle reliant le bâtiment « Amour » (愛Ai) et le bâtiment « Confiance » (信Hsin) du grand marché de Chunghua, à Taipei, un magicien exerce son art. Autour de lui, tout un monde s’active dans de petits métiers. Le narrateur, qui a une dizaine d’années à cette époque-là, tient un stand de semelles en face de l’illusionniste. Comme ses camarades, il est fasciné par les tours du magicien, dont certains dépassent la mystification habile du prestidigitateur et semblent mener à de mystérieux mondes parallèles. Devenu adulte et toujours hanté par ce troublant personnage, il interroge ceux de sa génération qui ont pu avoir naguère des contacts avec lui. L’évocation du souvenir du magicien donne lieu à une mosaïque de récits, tantôt drôles, tantôt poignants, où le marché devient le royaume de l’aventure et du fantastique et où se révèlent les rêves et les angoisses existentielles des jeunes taïwanais de la capitale.

Point de vue du réalisateur : une autre façon de raconter ces nouvelles

La série créée par Yang Ya-che et adaptée du recueil de Wu Ming-yi, a disposé d’un budget de 200 millions de dollars taiwanais soit près de 6 millions d’euros. Sachant qu’une grande partie du budget a été dépensée dans la construction d’un site reproduisant un Taipei des années 80, beaucoup de critiques sont allées à l’encontre du projet. En effet pas moins de 80 millions de dollars taiwanais ont été investis dans cette construction éphémère soit presque 2,4 millions d’euros et 40% du budget.

Alors que les nouvelles de Wu Ming-yi se concentrent sur la relation entre le magicien et neuf écoliers pour raconter l’histoire de l’évolution du peuple taiwanais tout en voulant rappeler cette période de la vie d’un Taiwanais qu’est celle des deux dernières années de l’école primaire, c’est-à-dire entre 10 et 12 ans, le réalisateur a quant à lui choisit d’élargir l’histoire dans sa série en intégrant chaque écolier dans des familles ou des ethnies différentes allant même jusqu’à évoquer les sujets du transsexualisme et de la terreur blanche.

Dans sa création le réalisateur parvient même à faire allusion au passage d’un régime autoritaire à un régime démocratique avec une allusion très subtile lorsqu’un personnage s’abonne à un recueil de poème qui provoque un accident.

De cette manière Yang Ya-che et la productrice Liu Wei-jan (劉蔚然) ont voulu donner le ton dès le début de la série pour montrer que ce n’était pas un hommage ou une pièce nostalgique des années 80 :

« Depuis que nous avons présenté notre projet, nous nous étions mis d’accord avec le producteur que les spectateurs nostalgiques sont ceux qui sont de notre âge. Un tel film n’aura pas d’effet sur les jeunes. J’espère que cette série ne soit pas que nostalgique mais qu’elle suscite aussi des discussions : pourquoi en sommes-nous là maintenant ? Ce que nous avons maintenant est-il suffisant ? Ou alors si les gens trouvent que dans la série il.... la nouvelle est très sombre, tout le monde disparait, mais dans la série j’avais envie de dire aux spectacteurs que ces gens sont toujours là, il y en a qui vont bien. Y a t’il du changement sur la même question ? Pourquoi est-ce que cela a changé ? Evidemment les jeunes sont nés très libres, mais à notre époque ce n’était pas le cas. »

 

 

 

Dès le début du tournage, l’équipe avait suggéré à Yang Ya-che de visionner le drama coréen diffusé en 2016 intitulé « réponds-moi 1988 » ou « reply 1988 ». Même s’il a consulté quelques épisodes, le réalisateur précise qu’il n’a pas trop voulu en regarder de peur que ça ne l’influence sur sa façon de réaliser son film. Et pourtant… il rejoint la création coréenne en faisant intervenir des témoins issus de la vie réelle pour raconter leur histoire à la fin de chaque épisode. Il assure pourtant que cette idée était une des premières qu’il avait en tête lors du début de ce projet sans jamais avoir entendu parler du programme coréen. Cette idée au final n’a pas été retenue pour le rendu final de la série. Il en a cependant parlé lors d’interviews pour la promotion de lancement de la série. Il a également voulu éviter de faire de la propagande pour le gouvernement. Le réalisateur a insisté sur le faire que, comme pour la série « réponds-moi 1988 », son principal objectif est que des discussions se créent entre les Taiwanais de différentes générations et de différents âges et que cela touche ainsi les gens.

Une équipe technique internationale et très expérimentée

La particularité de la série du « magicien sur la passerelle » qui a longuement été commentée et qui saute aux yeux est la différence avec les autres séries taiwanaises du point de vue technique et effets spéciaux. Ainsi certains critiques mentionnaient un progrès considérable du septième art taiwanais qui avait même, selon eux, atteint une nouvelle dimension. Dans cette réalisation, ceux qui ont mis en œuvre un tel résultant est bien sûr l’équipe technique. Mais le recrutement de l’équipe technique ne s’est pas fait au hasard. Avec à la direction artistique Wang Chih-cheng (王誌成) qui a travaillé entre autre sur le film Lucy, à la photographie, Chen Ko-chin (陳克勤) récompensé par un cheval d’or du meilleur photographe en 2017 et 2019 ou encore le styliste Wang Chia-hui (王佳惠) également récompensé d’un cheval d’or mais aussi au festival Asian Film Awards. Mais c’est à une équipe coréenne qu’a fait appel le réalisateur pour les effets spéciaux. Et ce ne sont pas les plus amateurs qu’il a recruté. En effet, il a repris l’équipe du film plusieurs fois primé aux Oscars : Parasite. Il faut dire qu’il y avait du travail : entre la mise en place du décor pour replonger les spectateurs dans un Taipei des années 80. Mais Yang Ya-che a rappelé aux différents experts invités à participer que le film n’était un Harry Potter et que la série tournait autour du principe d’une histoire réaliste avec une pointe de magie.

Ce qui le rend également très heureux, c'est que ce tournage a fait appel à un grand nombre d'acteurs, de figurants et de silhouettes, ce qui a vraiment satisfait l’appétit créatif de toute l'équipe et leur a permis d'apprendre à opérer et à exécuter un projet aussi important. Par exemple, pour une scène de danse sur la passerelle, pas moins de 300 acteurs et figurants ont été mobilisés. Comment filmer la scène et comment être en harmonie avec la musique efficacement ? Qu'en est-il des costumes et des coiffures ? Tout doit être discuté à l’avance afin que sur le tournage ce ne soit pas la pagaille. Plus de cent figurants se présentaient sur le plateau chaque jour, et il faut environ cinq minutes pour qu'une à deux personnes se changent, il y a également le problème des repas à récupérer. Les coulisses d’un tournage demandent une certaine organisation qui fait appel au pragmatisme de chacun.

Animateur(s) de l’émission

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