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Radio Taiwan InternationalEntretien avec le réalisateur de la série adaptée du magicien sur la passerelle : Yang Ya-che (partie 2)

  • 17-03-2021
Décryptage
scène de la série le magicien sur la passerelle de Yang Ya-che (photo RTI)

Vous connaissez peut-être le recueil de 10 nouvelles écrit par l’auteur taiwanais Wu Ming-yi (吳明益) et dont le titre est « le magicien sur la passerelle ». L’année dernière il avait été adapté à Taiwan en bande-dessinée avant d’être adapté cette année en série pour plusieurs plateformes en ligne comme MyVideo ou Netflix et à la télé sur la chaine Public Television Service (PTS). Cette série est disponible depuis quelques jours et nous avons rencontré son réalisateur, Yang Ya-che (楊雅喆), pour nous parler de cette aventure cinématographique taiwanaise ainsi que de l’avenir de l’industrie du film à Taiwan.

Que raconte le recueil de nouvelles « le magicien sur la passerelle » ?

Sur la passerelle reliant le bâtiment « Amour » (愛Ai) et le bâtiment « Confiance » (信Hsin) du grand marché de Chunghua, à Taipei, un magicien exerce son art. Autour de lui, tout un monde s’active dans de petits métiers. Le narrateur, qui a une dizaine d’années à cette époque-là, tient un stand de semelles en face de l’illusionniste. Comme ses camarades, il est fasciné par les tours du magicien, dont certains dépassent la mystification habile du prestidigitateur et semblent mener à de mystérieux mondes parallèles. Devenu adulte et toujours hanté par ce troublant personnage, il interroge ceux de sa génération qui ont pu avoir naguère des contacts avec lui. L’évocation du souvenir du magicien donne lieu à une mosaïque de récits, tantôt drôles, tantôt poignants, où le marché devient le royaume de l’aventure et du fantastique et où se révèlent les rêves et les angoisses existentielles des jeunes taïwanais de la capitale.

L’héritage de Ang Lee pour les équipes techniques

Yang Ya-che a également révélé que certains membres de son équipe avaient travaillé avec l'équipe hollywoodienne d'Ang Lee à Taïwan sur "’odyssée de Pi" qui avaient appris quelques techniques de travail. Cependant, il admet que de nombreux aspects des coulisses du travail de Taïwan manquent encore d'une approche véritablement institutionnalisée, ce qui constitue un problème majeur pour l'industrie cinématographique taïwanaise.

Le réalisateur a lui-même appris beaucoup sur le tournage, par exemple de la part de l’équipe coréenne qui l’a formé sur la façon de diriger les équipes d’effets spéciaux taiwanaises :

« Concernant les sociétés d’effets spéciaux à Taiwan, ce dont j’ai pu faire l’expérience est que si je veux une explosion sur cette scène, la société va me dire « d’accord, il y a plusieurs moyens de la faire, je te montre avec une démo ». Mais avec les Coréens, si cette scène a besoin d’une explosion, ils vont me demander le ressenti du protagoniste, l’intégralité des détails de la scène , etc. Ensuite nous discutons de quel importance d’explosion nous avons besoin. Avant, les sociétés taiwanaises d’effets spéciaux ne voulaient pas entendre parler de l’histoire, mais pour ce film, l’artiste des effets spéciaux est obligé de la comprendre. Les sociétés taiwanaises d’effets spéciaux travaillent en majorité pour les clips publicitaires, ou elles sont encore en train d’étudier la technique, mais elles ne s’intéressent pas aux émotions nécessaires à l’histoire. »

Une série qui bat des records aussi au niveau de la production

Le magicien de la passerelle ne dure que 10 épisodes, mais le budget a dépassé les 200 millions de dollars taiwanais. Cela revient à un coût moyen par épisode de 20 millions de dollars taiwanais. Dans le monde des séries taiwanaises, c’est un record.

Yang Ya-che a déclaré que les responsables de la photographie, du stylisme et de la conception artistique et lui-même ont commencé très tôt à faire des recherches et à discuter du sujet. Il a même demandé aux plus jeunes employés et acteurs de se documenter et s’instruire sur les années 80 en regardant des œuvres cinématographiques et télévisuelles ainsi que de consulter des photos de l’époque afin de s’imprégner de son atmosphère.

Avec plus de préparation, l'enthousiasme de l'équipe et des acteurs s'est naturellement enflammé dès leur premier jour de tournage.

Plus la pré-production est complète et préparée, plus le tournage d’une scène est efficace, cela permet également aux équipes de faire moins d'heures supplémentaires. L'industrie cinématographique taïwanaise est la raison pour laquelle la pré-production de chaque section est rarement mise en œuvre. Les réalisateurs et la production se mettent d’accord sur un petit budget et un cahier des charges et un planning de tournage impossible à suivre. Mais, au final, ils doivent dépenser plus d'argent que s’ils faisaient les choses en amont et s’arrangeaient pour se tenir à un budget plus étudié. Il pense que même pour ce tournage, les équipes avaient juste le minimum de préparation nécessaire.

Par ailleurs, Yang Ya-che craint que les équipes de production taiwanaises ont encore, pour la plupart, beaucoup de progrès à faire. Il précise sa pensée en déclarant qu’un producteur n’a pas pour seule mission d’aller chercher de l’argent puis met en avant sa partenaire responsable de la production sur ce projet Liu Wei-jan qui a été une « magicienne » tout au long du tournage de la série. C’est elle qui a réussi à obtenir l’équipe coréenne pour les effets spéciaux mais a aussi, dès le début du projet, toujours donné des conseils précieux pour guider le réalisateur même au moment de l’écriture.

En raison de l’émergence des plateformes de streaming comme Netflix, iQiyi ou encore OTT, de nouveaux budgets d’investissement se sont libérés pour des projets de plus en plus importants pour le monde du septième art. Ainsi Yang Ya-che estime que le record de budget établi par la série du magicien sur la passerelle sera rapidement dépassé. Mais il espère qu’à l’avenir cela ne provoquera pas une course au budget dans l’industrie cinématographique et que les réalisateurs taiwanais ne seront pas trop avides d'argent rapide en ne faisant pas le travail de pré-production nécessaire à des films de qualité. S’ils se précipitent à commencer à tourner avant que le scénario soit écrit, les investisseurs vont se faire rare et cela pourrait définitivement signer la fin du cinéma taiwanais. Il rappelle que Taiwan a déjà beaucoup perdu en faisant ce type d’erreurs : « Lorsqu’il y a des fonds qui sont reçus, tout le monde doit bien être conscient que c’est une belle opportunité et ils doivent travailler sérieusement. Il ne faut répéter les erreurs des années 80-90. Le plus désolant était Hong Kong ou Taiwan à l’époque, mais surtout le cinéma hongkongais. Ils prenaient une comédie qui venait de sortir à Holywood cette année-là et en faisaient un remake mot pour mot. Les séries et les films taiwanais, c’était pareil. C’est une des principales raisons de la perte d’intérêt pour le cinéma taiwanais. Ce n’est pas le fait que la génération de Hou Hsiao-hsien (侯孝賢) faisait des films ennuyeux, c’est que les personnes qui copiaient sans réfléchir étaient trop nombreuses. Maintenant les fonds reviennent, donc la même industrie ne doit pas répéter les mêmes erreurs. »

La qualité de la série « le magicien sur la passerelle » démontre que les cinéastes taiwanais peuvent faire des œuvres de qualité. Cela montre que les Taiwanais sont capables d’être présents sur la scène internationale, mais cette vague créée par le réalisateur Yang Ya-che devra être prise par l’ensemble de l’industrie du cinéma taiwanais afin d’atteindre une dimension incontournable sur la scène internationale.

Animateur(s) de l’émission

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