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Radio Taiwan InternationalWang Xin-fu : portrait du “voyou” condamné à mort - partie 3

  • 20-04-2022
Décryptage
Centre de commandement de la garnison (photo Historical sites of injustice)

Continuons notre histoire de la semaine dernière concernant Wang Xin-fu (王信福) et la lecture d’un extrait du livre « Le voyou Wang Xin-fu » écrit par l’auteure et spécialiste de la peine de mort Chang Chuan-fen (張娟芬). Cet extrait a été publié sur le site internet Taiwan reporter, et permettra de connaitre plus en détail l'histoire de ce personnage et aujourd’hui nous allons lire le deuxième extrait.

Dans ce livre, Chang Chuan-fen s’est notamment intéressée aux mécanismes utilisés par le gouvernement de l’époque pour immiscer peu à peu dans l’inconscient collectif des Taiwanais, l’idée que Wang Xin-fu était un « voyou », liumang (流氓) en mandarin non seulement pour valider son choix auprès du public mais surtout car la notion à l’époque où le procès commence le terme liumang est un terme juridique.

Pour rappeler ce que nous avions expliqué dans le premier volet, Wang Xin-fu, est le condamné à mort à Taiwan le plus âgé. Le sexagénaire avait été arrêté dans sa jeunesse et était alors considéré comme un "voyou" par le gouvernement de l'époque, seulement trois ans après la fin de la terreur blanche, soit en 1990 mais surtout 3 ans après la fin de la loi sur les "voyous". Le gouvernement alors cherchait encore la voie démocratique. Wang Xin-fu a été condamné à mort sur la base de faits l’accusant d’avoir fourni une arme à un homme de main et de lui avoir ordonné de tirer sur la victime, sur la base de déclarations de l'auteur du tir et de témoins.

Cette semaine nous allons donc nous pencher sur la définition de « voyou » selon les autorités de l’époque, car ce n’est pas juste un mot insultant, c’est un véritable statut criminel avec une loi qui le décrit et qui a été abrogée en 1987, nous allons revenir dans l’extrait d’aujourd’hui sur tout le contexte de cette histoire, mais d’abord rappelons que chaque mot à son importance comme le rappellent plusieurs œuvres littéraires :

 

Voyou, un nom qui n’a pas vraiment de sens

Dans le célèbre roman « Pérégrination vers l’Ouest », pilier de la littérature chinoise, il existe deux frères étranges : Les rois des cornes d’or et d’argent. Une de leur particularité est de toujours avoir avec eux une gourde en forme de corne à laquelle est attribué un pouvoir magique. Grâce à cette gourde, lorsqu’ils appellent un nom et que la personne appelée y réagit, elle est emprisonnée dans la gourde et transformée en sang. Lors de leurs rencontres avec le roi des singes, Sun Wukong, il cria sciemment « je m’appelle Xingsun » pour tenter de les induire en erreur en pensant qu’en donnant un faux nom, il pourrait échapper au sort. Mais dès qu’il a réagi à l’appel du roi de la corne d’argent, il se retrouva emprisonné.

Beaucoup d’œuvres littéraires sur le thème du prénom et de l’identité existent. L’écrivaine américaine Ursula K. Le Guin, avait donné une réflexion sur l’identité liée au nom dans le contexte de sa saga Terremer avec l’histoire courte « la loi des noms », elle y décrit le vrai nom comme l’essence même d’un individu, crier le vrai nom d’une personne a un pouvoir de dissuasion incroyable. Le vrai nom est une notion très profonde dans l’œuvre d’Ursula Le Guin, il ne peut apparaitre qu’après la suppression de toutes les apparences pour une confrontation directe. Le roi des singes enseigne cependant que peu importe ce qui est associé au vrai nom, si les personnes veulent attraper quelqu’un, le nom, l’identité ou l’histoire de la personne importe peu, il sera identifié à partir de l’identité ou le rôle que ses détracteurs veulent lui faire porter.

 

La notion juridique et historique de « voyou » pour les nationalistes du Kuomintang

Pendant la terreur blanche du régime nationaliste, il existait une loi intitulée « définition d’illégalité d’un voyou » . Cette loi étrange, composée d’11 articles et interrompue le 3 août 1987, est tout comme la gourde des rois aux cornes d’or et d’argent : personne ne sait comment cela fonctionne et la personne visée finit toujours par être attrapée.

Pour savoir comment la réputation de voyou de Wang Xin-fu a été « officialisée » par les autorités, il faut se rendre dans les archives nationales.

Que ce soit du point de vue des réglementations, de l'organisation, des méthodes de gestion ou du personnel, il est assez simple de reconnaitre que le système disciplinaire de traitement des « voyous » de Taiwan, qu’on peut simplifier sous le nom de « système voyou », est une œuvre du régime de la République de Chine et non du Japon. Par conséquent, pour comprendre son fonctionnement réel, il faut remonter à 1945, lorsque la République de Chine a commencé à gouverner de manière substantielle à Taiwan.

Dans les archives nationales d'après-guerre, le « voyou » est souvent désigné comme une personne « fourbe » apparentée à des vendus du pouvoir japonais, à l’instar du mot « collabos » en France pour les personnes s’associant avec les Allemands. Le terme Liumang en mandarin, par définition dans la loi et la pensée des nationalistes d’après-guerre, est associé au réseau dormant des anciens collaborateurs du Japon, ennemi juré pour les Chinois de la guerre qui vient de se terminer. En raison de cette méfiance, quelques mois après sa prise de pouvoir à Taiwan, le gouvernement du Kuomintang annonce avoir terminé son enquête sur les « liumangs » du Japon et avoir défini une liste de 2 922 personnes. Dans cette liste, les différents collabos liumangs sont répertoriés par lieu d’origine : Taïwan, Fujian, Zhejiang ou Japon. Parmi eux, 2 790 sont Taïwanais, soit la grande majorité. Dans le chaos total existant d’après guerre, le quartier général de la garnison (vous vous souvenez peut-être de cette autorité annexe des forces policières dont nous avons déjà parlé lors du dossier sur Chen Wencheng), établissait un « camp de rééducation par le travail » basé à Dazhi au nord de Taipei. Ce qui est reconnu par beaucoup d’historiens comme le premier indice du totalitarisme, alors latent, du régime nationaliste de l’époque. Ce camp est opérationnel dès le 1er juin 1946.

Trois catégories de personnes peuvent se retrouver dans ce camp selon les autorités de l’époque : les traffiquants de drogue, les voleurs qui ne sont pas passibles de sanctions pénales, et « tous ceux dont les organisations complotistes veulent perturber la paix et l'ordre », une définition qui n’est pas sans ressembler à une loi beaucoup plus récente sur la « sécurité nationale » de l’autre côté du détroit.
Une fois jugés, les « criminels arrivant au camp » ont trois différents statuts : ceux qui ont une expertise technique et qui se repentent seront « formés » pendant 3 mois, ceux qui n'ont aucune expertise mais se sont repentis au camp devront encore rester 6 mois de plus après leur repentance, et ceux qui n'ont aucun regret et sont « sans espoir » écopent d’un séjour de formation longue durée ou plutôt à durée indéterminée. La méthode de rééducation et de formation consiste à imposer une formation militaire stricte. Les matières de formation comprennent l’enseignement du mandarin, la morale du parti, le rôle du citoyen, etc., tandis que les enseignements techniques comprennent le jardinage, l'artisanat, la couture et d’autres activités manuelles de cet acabit.

Pour la première session de « formation » ou de « rééducation », 500 coupables ont été réorientés vers le camp, c’était un énorme chiffre à l’époque et  pourtant pour le premier jour d’ouverture, les médias étaient ouvertement invités à se rendre au camp pour visiter les installations, faire des interviews et même participer à une séance de visionnage le soir. Mais cela ne tardera pas à mettre le feu aux poudres : un membre du conseil  de la ville de Taipei, Zhang Qingchuan (張晴川) dénonce que les soit disants criminels en formation sont en réalité de jeunes talents du milieu intellectuel et politique qui sont tombés sous la fameuse « loi du voyou » lors d’une interview. Il avait notamment cité le marchand de charbon de la ville de Taichung, Wu You, le conseiller du port de Hualien, Zheng Genjing, Le directeur de la coopérative de crédit de Puli, Shi Yunchai, l'ancien interprète en japonais devenu chef d’arrondissement de la ville de Chiayi, Wang Boyuan, Le propriétaire du premier hôtel de Taipei, Wang Wenhu, le chef adjoint de la commune de Linkou, Chen Tianxiu, et le journaliste et représentant de quartier à Chiayi, Cai Jiashu. Aux yeux des autorités, le  réseau de « voyous » s’élargit avec le temps, les critères de définition deviennent de moins en moins clairs et les Taiwanais sont de plus en plus en danger. Le conseiller municipal de la ville de Chiayi, Lin Wenshu avait posé publiquement la question sans détour à l’époque : « Quel genre de personne est un voyou à la fin ? ». Les critères étaient si flous que les Taiwanais n’osaient même plus admettre leur statut de sans emploi lors d’une enquête nationale sur l’emploi, craignant que s'ils admettent être « au chômage » ils seront considérés comme des « voyous » et seront arrêtés.

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