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Radio Taiwan InternationalRencontre avec Cudjuy Patjidres, l'unique tatoueur traditionnel aborigène de Taïwan

  • 17-06-2022
Décryptage
Rencontre avec Cudjuy Patjidres, l'unique tatoueur traditionnel aborigène de Taïwan (Image : RTI)

Le décryptage d'aujourd'hui est consacré à la culture Païwan du tatouage, avec l'unique tatoueur traditionnel en activité à Taïwan, Cudjuy Patjidres.

Le tatouage est, traditionnellement, un élément important de la culture Païwan : il représente l'identité tribale mais aussi le statut au sein de la tribu.

Cudjuy Patjidres se consacre activement, depuis quelques années, à la transmission de cette culture en tatouant des membres de la tribu, pour que ces derniers puissent raconter à travers leur corps leur histoire et leur identité : "La disparition des tatouages a plusieurs facteurs : la colonisation bien sûr, les églises... Le tatouage a notamment été interdit pendant la période de colonisation japonaise. C'est terrible : si je calcule, entre la mort du dernier tatoueur Païwan et le retour de ce travail, il y a eu entre 60 et 70 ans de vide, où personne ne faisait ce travail."

Cudjuy s’est intéressé jeune à l’art du tatouage et en a fait son métier. Il s’est aussi mis à rechercher des informations sur le tatouage Païwan. Mais c’est en 2015, en Nouvelle-Zélande, où les Maori, qui appartiennent à la même famille de langue austronésienne que la plupart des aborigènes de Taïwan et où la culture du tatouage est également centrale mais a mieux survécu, qu’il a réalisé que la culture Païwan du tatouage avait été perdue depuis longtemps.

"Le tatouage à l'aiguille végétale est différent de la technique généralement employée aujourd'hui par les tatoueurs. Bien sûr, il y a aussi une différence entre le tatouage réalisé à la main ou via une machine. Le tatouage traditionnel Païwan, lui, se fait en "frappant", comme partout dans le Pacifique, et ce jusqu'à Hawaï. C'est la technique traditionnelle, qui remonte peut-être à plusieurs milliers d'années. C'est très différent des tatouages que les jeunes pratiquent aujourd'hui et qui sont faits avec des machines. C'est une atmosphère différente, et la sensation n'est pas non plus la même."

Pour l’utilisation de la technique traditionnelle de tatouage, en plus du tatoueur et du tatoué, une troisième personne est nécessaire. Il faut un assistant, qui est là pour tirer la peau pendant que le tatoueur tape, à l’aide d’une sorte de maillet, l’aiguille enduite de pigment dans la peau.

Traditionnellement, les Païwan utilisaient, avant la généralisation des aiguilles en acier inoxydable, des épines de pamplemoussier ou encore des os de sambar ou de cochon taillés et attachés avec du fil : "L'épine est tapée dans la peau, comme ceci. Il existe de nombreuses techniques de tatouage, mais taper l'aiguille dans la peau est une technique largement utilisée dans le Pacifique. L'aiguille peut aussi être tenue dans le sens inverse : c'est comme ça que font les grands-mères philippines. C'est ce que j'ai sur mon bras. Et il existe aussi une autre méthode, où l'on pratique directement des incisions dans la peau avec un couteau, et on passe ensuite de l'encre dessus. Il y a aussi un village aux Philippines qui pratique cette technique."

Alors, comment faire revivre une technique longtemps oubliée et délaissée ? Comme retrouver ce savoir-faire, qui concerne aussi bien la technique mais aussi la fabrication des outils ?

Cudjuy explique s'être beaucoup documenté en cherchant de la littérature sur le sujet mais aussi en rencontrant et en échangeant avec des tatoueurs de culture austronésienne. Il a donc fallu, notamment, apprendre les motifs traditionnels et leur signification : "Beaucoup de nos motifs traditionnels ont disparu, donc comment faire ? ll faut aller les retrouver, mais dans quelle direction aller ? Où Chercher ? C'est simple, il faut en fait commencer par chercher les objets anciens dans nos maisons, habits tissés de façon traditionnelle ou les sculptures. On peut y trouver des motifs qui se sont transmis de générations en générations, et les utiliser comme motifs pour notre propre famille."

Ce jour-là, une famille de shamans originaire de Kaohsiung est venu trouver Cudjuy pour discuter tatouage. Ces femmes appartiennent à une nouvelle génération de shamans et veulent se faire tatouer à la main pour être dignes de reprendre la mission de leur famille : "Il faut savoir quelque chose : en vous faisant tatouer, beaucoup de vos problèmes vont lentement émerger, et il faudra les maîtriser. Ces motifs appartiennent à votre famille. Beaucoup de personnes vont vous demander pourquoi votre main est tatouée, et d'où viennent les motifs. Il y aura certainement beaucoup de questions de ce genre. Est il vous faudra être en mesure d'y répondre."

Cudjuy évoque aussi un autre point important : la question des interdits, des tabous liés à la pratique du tatouage traditionnel.

Pour les aborigènes taïwanais, le tatouage symbolise la classe, le statut social, l'identité. Le type de motifs qui vont être tatoués font d'abord l'objet d'une discussion avec les membres de la famille.

Après ça, le tatoueur est un simple exécutant. Mais traditionnellement, tout ce processus pouvait durer 2 ou 3 ans. Et pendant ce temps, beaucoup d’interdits devaient être respectés : "Dans le passé, les femmes enceintes ne pouvaient pas être présentes pendant la séance de tatouage. De même pour les femmes qui avaient leurs règles, où pour les personnes dont le foyer organisait des funérailles. De plus, pendant la séance de tatouage, il ne fallait ni péter, ni éternuer, car cela effrayerait l'esprit de la personne en train de se faire tatouer qui pourrait s'en aller et ne pas revenir. Et si on brisait ces tabous, le tatouage des mains pouvait ne pas cicatriser et devenir une blessure, s'infecter."

En plus de son activité de tatoueur, Cudjuy prend aussi plaisir à enseigner et à transmettre son savoir-faire à d'autres groupes aborigènes. Il souhaite ainsi que chaque tribu aborigène de Taïwan puisse retrouver ses propres motifs.

Des jeunes originaires de Tahiti et des îles Marshall ont même appris avec lui, et Cudjuy se rend régulièrement sur des campus ou à diverses activités pour faire des démonstrations de son art.

Mais aussi bien que ce titre est un honneur, être l'unique tatoueur traditionnel de Taïwan fait qu'il incombe à Cudjuy une lourde responsabilité : celle de transmettre. Une mission que Cudjuy prend à cœur : "Ce n'est pas tellement que je me sens investi d'une mission. C'est plus, déjà, comme une responsabilité. Cette technique ne doit bien sûr pas s'arrêter à moi et rester là. Elle doit être transmise afin de ne pas disparaître !"

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