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Guerrier-journaliste invisible — Fixeur encourant la mort aux côtés des journalistes et correspondants

  • 17-04-2022
Info jeunesse
Illustration: Fixeur (Dessin: Cheng Han-wen pour The Reporter)

En tant que journaliste indépendant, j’ai travaillé pendant trois ans dans les pays d'Asie du Sud-Est. L'actualité internationale relève de mes préoccupations majeures et de mon domaine de responsabilité. Pénétrer dans différents pays et y réaliser des interviews consiste à reconstituer des histoires dans un environnement inconnu. Les obstacles linguistiques, culturels et contextuels sont notre quotidien tout comme les dangers éventuels en raison de la sensibilité du sujet traité.

Pour réaliser des reportages à l'international, les journalistes doivent certes rechercher et collecter des informations par eux-mêmes, mais lorsqu'ils arrivent sur le terrain, ils ont généralement besoin de l'aide d'une personne du cru local qui connaît bien le sujet afin de pouvoir trouver les personnes clés à interviewer dans un laps de temps court ou pour se rendre dans les lieux où les médias étrangers ne peuvent pas se rendre seuls.

Dans le monde du travail journalistique à l’international, la personne du cru local qui assume ce rôle est appelée « Fixeur ».

 

Guide, assistant et interprète des journalistes

Le mot « fixeur » n’a pas de traduction officielle en mandarin. Le fixeur assure le rôle de « guide » ou « assistant » pour les correspondants et journalistes internationaux. Ses  missions consistent à assister ces derniers à accomplir des interviews depuis la recherche des personnes à interviewer, la prise de contact avec les responsables gouvernementaux du lieu ou encore les demandes d’autorisation d’interview. Le fixeur peut aussi parfois assumer le travail de traduction. Si le lieu du reportage est une zone en guerre ou sujette à de fortes tensions, le fixeur peut également fournir une assistance aux besoins de sécurité des journalistes. C’est pourquoi il doit y avoir un degré élevé de confiance mutuelle entre le fixeur et le journaliste.

Généralement, avant son départ à l’étranger, le journaliste cherche un fixeur fiable à travers son réseau d’amis locaux ou des organismes et organisations journalistiques. Les candidats les plus appropriés sont la plupart du temps des journalistes locaux ou des personnes ayant une expérience dans la couverture de l'actualité, car ils comprennent les exigences du travail d'un journaliste et ont une certaine sensibilité journalistique et des relations.

Par exemple, au moment des élections présidentielles de Taïwan, les médias internationaux qui n’ont pas de correspondants spécifiquement à Taïwan feront appel à des envoyés spéciaux. Ces derniers chercheront également des fixeurs appropriés à Taïwan pour les aider à contacter les candidats, les personnalités politiques ou les chefs de quartier pour organiser des interviews.

En dehors des reportages internationaux peu risqués tels que les couvertures électorales, lorsqu'une guerre éclate, les journalistes envoyés en zone de conflit par les médias de différents pays ont souvent besoin de l'aide d’un fixeur. C’est notamment le cas de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, débutée le 24 février 2022.

 

Fixeur dans le contexte de la guerre en Ukraine

A la suite du déclenchement de la guerre en Ukraine, de nombreux médias internationaux ont dépêché des envoyés spéciaux sur place. Ces journalistes ont besoin de l’aide de fixeurs ukrainiens pour pouvoir assurer leur mission. Or, ces fixeurs risquent leur vie en aidant les envoyés spéciaux étrangers à réaliser leurs reportages et à faire connaître au monde les atrocités de la guerre. Malheureusement, la mort a aussi déjà frappé ce métier.

Le 14 mars, au village Horenka situé au nord-ouest de Kiev qui était en prise aux attaques russes, deux journalistes de la chaîne américaine Fox News et la fixeuse ukrainienne Oleksandra Kuvshynova ont vu leur véhicule pris pour cible. Le cameraman Pierre Zakrzewski de 55 ans et Oleksandra Kuvshynova ont été tués dans cette attaque. L’autre journaliste de Fox News, Benjamin Hall, a été grièvement blessé.

Outre la mort de la fixeuse ukrainienne Oleksandra Kuvshynova tuée par la guerre, deux autres fixeurs ukrainiens ont également été victimes de tortures et d’abus par des soldats russes. Ces fixeurs qui apportent leur professionnalisme pour assister les envoyés spéciaux et les journalistes internationaux dans la réalisation de leurs reportages sur le champ de bataille au péril de leur vie ne voient généralement pas leur nom cité dans les reportages. Leurs efforts et contributions pour aider les journalistes n’étaient pas remarqués dans le passé, sans compter le fait que les reportages réalisés ne leur apportaient ni renommée ni reconnaissance.

De nos jours, le travail de fixeur est de plus en plus reconnu. Certains médias commencent à indiquer le nom des fixeurs dans leurs articles. Néanmoins, leur nom n’est pas toujours publié non pas en raison d’un manque d’attention de la part des médias, mais plutôt à cause de la sensibilité de certains sujets. La publication de leur nom ou de leur identité pourrait leur causer un danger. J’ai personnellement rencontré ce genre de situation lorsque je couvrais le sujet des Rohingyas au Myanmar.

 

Anonymat requis face aux sujets sensibles

A la fin de l’année 2016, je me suis rendu dans l'Etat de Rakhine pour réaliser un reportage au camp des réfugiés rohingyas dans l’ouest du Myanmar. Le gouvernement du Myanmar impose la ségrégation des Rohingyas en les séparant des Birmans et des Rakhines. Les Rohingyas sont confinés dans plusieurs camps de réfugiés contrôlés. Le gouvernement du Myanmar interdit strictement l’accès à ces camps aux journalistes étrangers.

Les relations entre les Rakhines et les Rohingyas sont extrêmement tendues, et les deux parties vivent dans une hostilité mutuelle. Le fixeur, un Rakhine, qui m'a aidé à entrer clandestinement dans le camp de réfugiés à l'époque m’avait dit qu'il vivait à côté des Rohingyas depuis qu'il était enfant. De nombreuses haines entre les deux groupes ont été délibérément alimentées par les autorités, mais lui ne détestait pas ses voisins.

Toutefois, il savait pertinemment que si son peuple apprenait qu’il assistait un journaliste étranger pour traiter la question des persécutions subies par les Rohingyas, il risquait d’être traité en traitre et pourrait être battu violemment.

Je me souviens qu’il avait le sourire quand il me parlait de tout cela. Ce n'est que lorsque je suis rentré à l'hôtel et que je me suis posé calmement que j'ai réalisé à quel point il risquait sa vie pour m'aider à mener les interviews.

Sans l’assistance des fixeurs, de nombreux sujets majeurs ne pourraient pas être traités dans les médias à l’international. Les fixeurs sont sans aucun doute des guerriers-journalistes invisibles. Si le nombre de personnes prêtes à assurer le travail de fixeur diminue ou vient à disparaître, beaucoup d’informations clés internationales y compris la situation réelle de la guerre ne pourraient être rapportées et vues par le monde entier.

 

Rédaction / Yang Chih-chiang (楊智強)
Edition / Chen Yun-ru (陳韻如)
Conception graphique / Cheng Han-wen (鄭涵文)
Direction littéraire / Yang Hui-chun (楊惠君)
Révision / Dennis Huang (黃哲斌)

source: The Reporter

Animateur(s) de l’émission

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